Association des Réserves Naturelles des Aiguilles Rouges

Mardi 12 juillet

Salle communale d'Argentière

L'or brun des oasis : dattes et palmiers, du cultural au culturel

Par Micheline HOTYAT, Professeur émérite à l'université Paris IV

Les oasis, dont le dattier est un des éléments essentiels, sont caractéristiques des milieux arides ou semi-arides. Ces agro-systèmes offrent des paysages variés depuis les palmeraies de bord de mer, jusqu’aux palmeraies urbaines en passant par celles des oueds, des piedmonts ou encore des dunes. La palmeraie est étagée : les dattiers en strate haute dominent un sous-étage d’arbres fruitiers, qui profitent de l’ombre portée des palmes et à leurs pieds des cultures maraichères ou fourragères. Mais l’élément dominant du paysage est le palmier-dattier qui, en dépit de son allure arborescente, est une herbacée dont les appareils reproducteurs se situent sur des pieds séparés. La fécondation des fleurs femelles est effectuée soit par le vent qui emporte le pollen, soit par l’homme qui le saupoudre et donne un fruit succulent, la datte, qui présente un grand nombre de variétés dont les célèbres Deglet-Nour et Medjool.

Mais ces systèmes ne peuvent exister que grâce à la présence de sources ou de nappes phréatiques et à une maitrise plus ou moins sophistiquée de l’eau par l’homme. De plus, ces oasis fournissent une multitude de produits dérivés depuis les matériaux de construction jusqu’aux meubles et aux nombreux produits de vanneries. Ces micro-systèmes oasiens de verdure perdus dans des immensités désertiques représentent un véritable patrimoine matériel, immatériel, environnemental et sociétal. Les palmeraies occupent une place importante, depuis des millénaires, dans les civilisations oasiennes et donnent lieu à une abondante iconographie et à toute une symbolique associant le palmier à l’eau, à la femme et à l’espace cultuel. Cette fascination pour le palmier dattier se retrouve dans des éléments architecturaux européens, à travers les peintures des Orientalistes et d’une valorisation artistique locale actuelle.

Mais, cet agrosystème si structuré et producteur est aujourd’hui menacé par l’épuisement des nappes, l’ensablement, le bayoud, le charançon rouge ou encore quelques papillons ravageurs. Que faire pour empêcher le risque de diminution surfacique, voire de disparition de certaines de ces oasis ?

Mots clés
Agrosystème, dangers, dattes, eau, histoire, oasis, palmier-dattier, produits dérivés

Mardi 21 juillet

Salle communale de Vallorcine

Escapade méditérannéenne entre Hyères et Porquerolles

Par Francis PEYRAS, professeur d'histoire géographie

Les paysages hyérois et l'Homme de Porquerolles. (Montages vidéo)

Points communs entre ces 2 thèmes :

  • 2 montages vidéo réalisés dans un cadre scolaire
    • Le premier pour les élèves,
    • le deuxième par les élèves.
  • 2 histoires :
    • La première : évolution des paysages hyérois à travers l’Histoire.
    • La deuxième : l'histoire exceptionnelle d'un homme qui offrira l'île de Porquerolles en cadeau de mariage à sa jeune femme et qui transformera le paysage de cette île.

Ce film a presque été entièrement réalisé par les élèves

Mardi 26 juillet

Salle communale d'Argentiere

Les bisses du Valais : une histoire d'eau

Par Christian MOSER, Professeur, Société Géographique de Genève

Un bisse est un canal de faible pente, la plupart du temps à ciel ouvert, qui amène l’eau de torrents et de rivières vers des terres agricoles (surtout des prairies de fauche) pour les irriguer et les enrichir de limons fertiles.

Dans le Valais central – entre Martigny et Brigue – le climat très sec rend l’irrigation nécessaire. Les réseaux des bisses sont particulièrement denses et comportent des ouvrages audacieux révélant l’étonnante faculté d’adaptation des paysans à leur milieu. Encore utilisés de nos jours, les bisses sont au cœur du patrimoine alpin et demandent à être protégés et mis en valeur.

Mardi 2 août

Salle du bicentenaire à Chamonix

Arbres remarquables en Haute-Savoie

Par Claude LEBAHYE, ingénieur O.N.F. et Tristan MEUDIC, botaniste

Jeudi 11 août

Salle du bicentenaire à Chamonix

Questions sur l'environnement au Pays du Mont-Blanc

Par Sylvain COUTTERAND, Docteur en géographie et Henri ROUGIER, professeur émérite de géographie

On a dit et écrit souvent n'importe quoi sur l'environnement au Pays du Mont-Blanc. On assiste souvent à un concert de lamentations qui ne sont pas scientifiquement fondées, mais procèdent, hélas, d'options partisanes. C'est pourquoi, il est bon de rétablir certaines vérités objectives, sans focaliser sur un phénomène précis, par exemple le réchauffement climatique.

Le but de la conférence est de montrer l'incomparable richesse naturelle qu'offrent le massif et ses bordures, le tout se traduisant par des beaux paysages. Pour bien comprendre le présent, il est indispensable de connaître le passé géologique et glaciaire, entre autres tout ce qui concerne l'ère quaternaire et, plus particulièrement, les 15000 dernières années ainsi que le Petit Age de Glace. De l'héritage ce passé récent découle la situation actuelle.

La conférence se fixe aussi pour objectif d’inciter le public à une prise de conscience de la réalité contemporaine, dans une perspective d'adaptation suivant l'application du principe de la "double mise en valeur équilibrée".

Mardi 16 août

Salle communale d'Argentière

Les fleurs rares et protégées en Haute-Savoie

Denis JORDAN, naturaliste-botaniste

Cette conférence vient à la suite de la parution du livre "La flore rare ou menacée en Haute-Savoie" en août 2015.

Cet ouvrage regroupe 395 espèces de plantes à fleurs et de fougères choisies parmi les 2500 que compte le département. Les espèces ont été sélectionnées à partir des listes d'espèces rares, vulnérables et (ou) protégées, nationale, régionale ou départementale.

Les 12 secteurs biogéographiques du département seront présentés avec plusieurs espèces rares ou menacées caractéristiques de chacun de ces secteurs

Jeudi 18 août

Salle communale de Vallorcine

L'évolution paysagère du bassin versant du Malnant (près de Thônes), du XVIIIème siècle à nos jours

Oriane VILLET, étudiante en Master 2 - université de Lyon 3

A la fois source de vie en montagne et source de préoccupations permanentes pour les riverains, les torrents sont particulièrement connus pour leur caractère impétueux et imprévisible. Ces caractéristiques font d’eux des hydrosystèmes au fonctionnement particulier.

Le torrent qui nous intéresse plus particulièrement pour cette conférence est le « Malnant », qui draine la vallée habitée de Montremont sur la commune de Thônes. Doté d’un bassin-versant de taille modeste, ce torrent au nom évocateur, est connu pour ses colères, à l’origine de dégâts matériels fréquents et de modifications géomorphologiques remarquables.

Avec cet exemple du Malnant, il s’agit de retracer, en empruntant des outils de la géographie et de l’histoire, l’évolution de ce cours d’eau lors des trois derniers siècles au gré des épisodes de crues, des aménagements et plus généralement de l’occupation de la vallée. La démarche a pour but de comprendre son fonctionnement et d’en prévenir les dangers.

Au travers du Malnant, c’est aussi un torrent « cas d’école » que l’on donne à voir ; un torrent dont l’ « histoire » et la dynamique rappellent aussi celles d’autres cours d’eau alpins.

Pour allez plus loin dans la connaissance, Oriane en accord avec Henri Rougier
met à votre disposition, son mémoire de Master 2. Accèder au mémoire

Jeudi 25 août

Salle communale d'Argentière

Pourquoi le Mont-Blanc n'est pas ”africain” ?

Par Michel MARTHALER, professeur émérite de géologie - université de Lausanne

Cette question saugrenue l’est moins si on la pose en comparant la géologie du Mont Blanc à celle du Cervin, l’autre géant des Alpes. Leurs histoires géologiques sont bien différentes, surtout à partir du début de l’ère mésozoïque, il y a 250 millions d’années. Entre la paléo- Afrique (le Gondwana) et l’ancienne Europe (l’Eurasie) un océan appelé Téthys s’agrandissait, écartelé par la dérive des continents.

En effet dans les nombreuses montagnes qui séparent les deux leader alpins, on rencontre beaucoup de roches qui sont nées dans les profondeurs de la mer. En témoignent des laves sous-marines en forme de coussin à Zermatt ou au Montgenèvre, du plancton fossile au Grand Combin et des coquilles marines au sommet des Dents du Midi.

Ainsi les roches et leurs structures nous racontent une histoire d’un océan qui s’agrandit puis se referme, suivie d’une lente collision entre deux bordures continentales (africaine pour le Cervin, européenne pour le Mont Blanc) qui ont insérés les restes de cet ancien océan.

Grâce à la fabuleuse mémoire inscrite dans les pierres et les paysages, et à l’aide de nombreuses illustrations, cette conférence montrera comment notre planète s’est transformée depuis l’aube des premiers dinosaures, une époque où n’existait sur Terre qu’un seul et unique continent, la Pangée.

Compte-rendu de la conférence : Pourquoi le Mont-Blanc n'est pas ”africain” ?

Jeudi 25 août, la dernière conférence organisée par l’ARNAR pour la saison 2016 nous faisait tour à tour survoler les Alpes occidentales et plonger dans leurs structures profondes, sous la conduite d’un guide particulièrement talentueux : le Professeur émérite de géologie de l’Université de Lausanne Michel Marthaler.

Bien que le titre de l’exposé fût dédié au Mont-Blanc, son contenu a constamment convoqué en écho des références au Cervin, d’origine africaine si l’on résume globalement la genèse de cette autre grande figure alpine. Ainsi se justifie, derrière son libellé quelque peu insolite, la logique de l’intitulé.

Quoique d’une forte densité scientifique, les propos de M. Marthaler sont restés constamment accessibles à leur auditoire, grâce au recours à d’abondantes illustrations photographiques d’échelles variées, adossées à des cartes et coupes géologiques, ainsi qu’à des croquis explicatifs tirés de l’ouvrage du conférencier lui-même : Le Cervin est-il africain ?

À partir de la description et de l’analyse des paysages compris dans l’intervalle spatial entre les deux grands sommets emblématiques des Alpes, c’est toute l’orogenèse de la chaîne qui a été retracée avec précision grâce à des repères spatio-temporels constamment rappelés.

La chronologie des événements nécessitait de déborder largement le cadre alpin lui-même, pour embrasser la paléogéographie terrestre, à la lumière du concept de dynamique des plaques constitutives de l’écorce terrestre. L’exploration paléogéographique à laquelle nous a ainsi invités le Professeur Marthaler nous ramenait à près de 300 millions d’années avant l’époque actuelle, aux temps de l’ensemble continental compact de la Pangée, bordé par la vaste étendue océanique pré-téthysienne.

Le lointain épisode fondateur de l’orogenèse alpine a commencé lors de la subduction de la plaque porteuse du continent européen sous son vis-à-vis, l’entité apulo-africaine, il y a de cela environ 150 millions d’années. Mais la construction de la chaîne elle-même n’a vraiment pris tournure que lorsque cette très lente friction entre les deux plaques a généré à leur contact un prisme d’accrétion. Pour bien faire saisir ce processus à un auditoire pas toujours familier des systèmes orogéniques, le conférencier a eu recours à tout son talent pédagogique en évoquant l’image, beaucoup plus parlante, de « tartines » coulissant les unes sous les autres, déformant ainsi leurs garnitures. Ou, pour filer la métaphore alimentaire, le rappel de la règle selon laquelle le télescopage entre deux plaques continentales prend en sandwich les roches reposant sur les fonds océaniques qui les séparaient. Pour en arriver à cette étape, il a fallu attendre 50 à 20 millions d’années avant notre époque. Nous sommes désormais à l’ère Tertiaire, bien après les débuts de la subduction précédemment évoquée. Il faut encore patienter jusqu’au Quaternaire, pour que, sous l’effet des grandes forces érosives, se façonnent les physionomies des montagnes telles que nous les connaissons aujourd’hui. C’est l’occasion, pour M. Marthaler, de rappeler que les formes des montagnes telles que nous les connaissons aujourd’hui sont immensément plus jeunes que les roches qui les constituent : les sculptures de l’érosion sont toujours à l’œuvre, alors que les gneiss des Alpes datent d’il y a 250 à 300 millions d’années.

Un traitement graphique porté sur une photo du Cervin montre que l’observation d’un paysage du Cervin permet d’y lire le résumé de toutes les ères géologiques ayant affecté la chaîne alpine. C’est ainsi que l’on pouvait voir sur une même diapositive du Cervin une ligne figurant le chevauchement intervenu aux temps Tertiaires des gneiss de l’ère Primaire sur les séries sédimentaires du Secondaire, ainsi que sa silhouette découpée par l’érosion du Quaternaire. Cette image offrait aussi l’occasion d’évoquer la théorie des nappes des charriages développée par E. Argand lorsqu’il s’est fondé, à la fin du XIXe siècle, sur ses observations de la structure de la célèbre montagne, inversant l’ordre classique des superpositions entre le substrat métamorphique et sa couverture sédimentaire.

Les mécanismes orogéniques relèvent bien sûr des lois de la physique, à commencer par celle des différences de densités des roches constituant l’écorce terrestre. C’est ainsi que la verticalité de la structure du Mont-Blanc s’explique par la relative légèreté du granit, qui a facilité son émersion des sédiments qui le recouvraient. Sans doute une anomalie géothermique a-t-elle hâté le processus, avant que la vigueur de l’érosion n’active ce processus de dégagement : des courants de glaces épais de plus de 1000 m sont ainsi entrés en action aux temps des grandes périodes froides du Quaternaire, avec la puissance que l’on imagine.

Les traces de ces processus ont pu être vérifiés par tous de visu, lorsque M. Marthaler nous a invités à observer les versants de l’Aiguille Verte, pour conclure cette passionnante conférence, à la faveur des dernières heures d’une bien belle journée, dernier temps d’une non moins radieuse saison 2016 de causeries scientifiques organisées par l’ARNAR. Comme dans tout feu d’artifices bien orchestré, ce bouquet final s’est avéré à la hauteur des attentes.

Par Robert MOUTARD

La montagne sous l’œil du géographe

26 ème salon du livre à Passy - 2016

Conférence d'Henri Rougier : Président du conseil scientifique

Par rapport au thème général du Salon, le titre peut apparaître un peu « décalé », car il ne sera pas fait mention d’exploits d’alpinisme ou de ski, voire de prouesses sportives qui retiennent l’attention.

Cela étant, force est de constater que la géographie a toute sa place dans notre vie quotidienne, à la montagne comme ailleurs. Loin de nous l’intention de présenter ici un plaidoyer pour notre discipline, mais seulement le désir d’une autre appréhension de ce monde des hauteurs qui nous entoure .

Tout d’abord, ne serait-il pas utile de rappeler ce qu’est la montagne pour le géographe ?

Nous voyons en elle l’expression d’une troisième dimension, c’est-à-dire l’apparition dans le paysage de l’hypsométrie, la dénivellation, si l’on préfère.

Une plaine est une « surface », une montagne est un « volume ». Une plaine se perd dans l’horizon : il n’y a qu’à évoquer les Prairies canadiennes ou, plus près de nous, la Flandre, avec « ses cathédrales pour uniques montagnes », comme le chantait Jacques Brel. Mais aussi avec ses « monts » qui nous font sourire ici, tel le Mont-Cassel… lui même maintenant dans les « Hauts-de-France » ! Tout un programme…

Cathédrales… c’est ce qu’a écrit l’Anglais John Ruskin qui voyait dans les Alpes les « cathédrales de la Terre » et déconseillait de tenter de les gravir, car « on n’escalade pas les cathédrales ! » Point n’est besoin d’insister sur la masse que symbolise la haute montagne quand on est à ses pieds : de Chamonix à La Chapelle-en-Valgaudemar, quelle belle sensation d’écrasement par les sommets !

Ou qu’elle se trouve, quelle qu’en soit l’altitude, la montagne s’impose et nous en impose. Elle ne manque pas d’interpeller, vu qu’elle constitue une sorte d’obstacle, de barrière, d’élément de fermeture du paysage. Malgré tout, n’est-elle pas le plus souvent majestueuse ? Ne suscite-t-elle pas en nous des tas d’interrogations, bien davantage qu’elle ne nous apporte des réponses ?

Face à nous, la montagne décline toutes sortes de mystères. De ce fait, elle est objet de curiosité. La première est de donner envie à l’observateur d’aller voir ce qu’il y a de l’autre côté. Ces deux mots, en apparence anodins, ne le sont pas vraiment : un Chamoniard qui se rend à Courmayeur, tout comme un habitant de Barcelonnette qui va à Cuneo ne dit pas qu’il va en Vallée d’Aoste ou en Piémont, mais qu’il va « de l’autre côté », souvenir pour les Savoyards d’une Histoire pas si ancienne que cela, quand chaque versant du massif du Mont-Blanc appartenait à la même entité géopolitique.

Au delà de la contemplation des paysages, la curiosité plus avancée, c’est celle du Géographe, le mieux à même de répondre à toutes les interrogations parce que la science qu’il pratique est une savante synthèse qui retrace le passé, évoque le présent et engage aussi une réflexion sur l’avenir. Cet avenir, nous ne sommes pas là pour le deviner, mais pour le faire !

Et tout de suite, cette question : pourquoi le Cervin a l’allure, comme l’a écrit Edward Whymper, d’un « pain de sucre qui aurait la tête de travers » et pourquoi le Mont-Blanc ressemble, selon l’affirmation du grand maître de la géographie alpine que fut Raoul Blanchard, à « l’échine d’un lourd cétacé » ?

Au géographe de répondre, plus précisément au géomorphologue de le faire : le Cervin, disent les spécialistes est « africain » et le Mont-Blanc ne l’est pas… Si l’on s’arrête là, le mystère gagne en épaisseur.

Alors allons plus loin : la géologie et la géographie nous enseignent que tout provient de la mise en place des Alpes (nous exprimons cela par « orogenèse » et « tectogenèse »), un événement récent à l’échelle temporelle dont l’unité est le million d’années. Dans la seconde moitié de l’ère tertiaire est née une cordillère de collision issue de la rencontre entre deux plaques (Afrique et Europe) dont l’une passe sous l’autre : c’est ce que nous désignons par le terme de « subduction ». Du coup, le Mont-Blanc surgit comme un coin soulevé et le Cervin s’inscrit dans une grande nappe de recouvrement dont il n’est plus aujourd’hui qu’un copeau parce que l’érosion a accompli son œuvre. Rendu à ce point, décernons un hommage à Emile Argand, le premier géologue à avoir établi que l’empilement des roches au Cervin, à la Dent-Blanche et au Weisshorn n’était pas logique. La suite, nous la connaissons : flanqué des « Aiguilles », que Blanchard appelait « ses sentinelles », le Mont-Blanc a évolué vers le dôme de glace que nous voyons même de très loin. Pur, seul et solitaire dans son superbe isolement au milieu de ses semblables du massif de Zermatt (vingt-neuf « 4000 »), le Cervin est une exemplaire pyramide d’intersection de cirques glaciaires, que notre science appelle un « Karling ». Nous serions curieux de savoir combien de grimpeurs et de guides connaissent ce terme alors qu’ils ont gravi maintes fois le temple orgueilleux qui domine le paysage zermattois… Donnant l’impression d’être taillé à coups de serpe, « ds Horu » pour les habitants de Zermatt, « la Becca » pour ceux de Valtournenche, est un authentique monument armé par des gneiss très hétérogènes.

Le Cervin tout comme le Mont-Blanc montrent à quel point la montagne « parle » au géographe et combien on peut l’appréhender d’une autre manière que les alpinistes ou les touristes contemplatifs. En nous limitant volontairement aux Alpes -mais nous pourrions dire pareil de toute autre montagne, voire de tout autre relief, car une plaine aussi parfaite que la Beauce est aussi un relief !-, nous pouvons affirmer que nous connaissons la montagne un peu comme si nous l’avions faite nous-même. A ceci près, quand même, que nous l’aurions sans aucun doute conçue plus simplement : Pierre Birot ne s’est pas beaucoup trompé en écrivant que « souvent considérées comme un exemple, les Alpes sont en réalité une espèce de monstre » !

Oui la montagne nous parle, à nous les Géographes. Elle a toujours quelque chose à nous dire. Chaque matin, elle nous révèle une nouveauté qui diffère du jour précédent. Nous savons de quoi elle est faite, nous connaissons le matériau, avons vu le maçon à la manœuvre, puis passer tous les corps de métier jusqu’aux finitions. Mais soyons clair : il n’y a pas de finition ! La montagne vit constamment, est en perpétuelle mutation. D’un jour à l’autre, elle peut prendre un aspect fondamentalement différent. Un exemple : dans la nuit du 16 au 17 septembre 1997, le pilier Bonatti aux Drus s’est effondré. 200'000 mètres cubes de granite ont été précipités dans le vide. Au petit matin, le monolithe qu’on aurait cru inébranlable était devenu méconnaissable. En son temps, nous avons expliqué ce qu’il s’était passé : n’accusez pas le réchauffement climatique, ne croyez surtout pas ceux qui incriminent en liaison avec lui la fonte du « permafrost ». Il n’y a pas de permafrost aux Drus. Seulement dans des circonstances particulières, une sensibilité spécifique à la « cryoclastie », c’est-à-dire à l’éclatement et la fragmentation des roches sous l’effet des alternances gel-dégel a tout fait basculer.

Le Géographe suit de près cette chronique continue d’événements, de manifestations hélas parfois meurtrières, qui demeurent pour une grande part imprévisibles. Ce sont les avalanches, les laves torrentielles, les éboulements , les chutes de séracs ou encore les glissements de terrain. Parce que c’est notre métier de les analyser, de les expliquer -faute de pouvoir les prévoir-, nous savons de quoi la montagne est capable envers nous si nous ne nous méfions pas de ses colères. Ainsi, le meilleur moyen de s’accommoder de la nature, c’est de commencer par lui obéir. C’est pourquoi nous devons nous montrer modeste vis-à-vis d’elle. La montagne est une école d’humilité (on pourrait, c’est vrai, dire pareil de la mer…). En aucun cas, nous ne devons nous croire plus fort qu’elle : dans son livre « Les 100 plus belles courses dans le massif du Mont-Blanc », Gaston Rébuffat a écrit des lignes remarquables sur la prudence. « Savoir renoncer » dit-il. Quelle belle parole en pensant qu’à certains moments, en tel ou tel lieu, il faut s’arrêter où le danger devient trop évident. « Tenter le Cervin, c’est tenter Dieu » a affirmé Johannes Taugwalder dans « la vallée perdue ». Méditons sur ces mots et pensons que la montagne du Géographe, au-delà de la science, c’est l’apprentissage de la sagesse !

Cette sagesse, c’est celle des montagnards eux-mêmes qui, par leur ténacité et leur courage, ont « apprivoisé » le milieu dans lequel ils se sont implantés. Voici une population qui, depuis la nuit des temps, a su composer avec la nature, a patiemment aménagé l’espace en créant un système économique, façonnant ainsi des paysages originaux.

Nos ancêtres n’avaient pas de GPS, ne disposaient pas d’un ordinateur, ni d’images satellite. Mais ils avaient l’expérience, ils « savaient » ce qu’ils avaient à faire sans avoir besoin qu’on le leur dise. Un exemple : dans ce beau et vaste canton suisse des Grisons, où j’ai passé les plus merveilleuses années de mes recherches alpines, les Walser du Rheinwald ont fixé leur habitat au pied des adrets, en face des vallées transversales qui leur procuraient de la sorte un peu de soleil au cœur de l’hiver, car l’ubac en face, par son ombre portée laissait le reste du temps dans l’ombre et le froid. Rapprochons-nous de ce lieu où je vous cause : les adrets de Passy, Cordon ou Combloux, tout comme, un peu plus loin, le « Versant du Soleil » en Tarentaise entre Moûtiers et Bourg-Saint-Maurice, ne nous fournissent-ils pas la preuve que rien n’a été laissé au hasard par les hommes et que le « déterminisme » (mot tabou pour certains) est bel et bien une réalité ?

La montagne, en effet, c’est aussi des hommes. Et les Alpes plus que toute autre montagne de la planète, car y vivent en permanence 15 millions d’habitants, répartis en huit nations de taille extrêmement variable : rappelons que la Principauté de Monaco est un « Etat alpin »… Les Alpins pérennisent au fil du temps l’aménagement territorial. Mais parfois, malheureusement, voici qu’apparaissent des excès, dès lors que l’initiative vient de l’extérieur. Pour preuve, nous citerons l’affreuse « Disneylandisation », que notre ami le sociologue Bernard Crettaz combat avec vivacité, à quoi il ajoute cette fâcheuse tendance à ce qu’il appelle la « géraniumisation ». La montagne n’est pas un parc d’attractions, mais un monde qui doit savoir conserver et faire prospérer son patrimoine.

Ce qui n’exclut nullement, bien sûr, l’adaptation à son époque, et d’authentiques prouesses : la dernière en date fut le 1° juin de cette année 2016 l’inauguration en grande pompe du tunnel ferroviaire de base au Gotthard. Ses 57 kilomètres en font le plus long tunnel au monde. J’ai assisté à l’événement, marqué par la présence de personnalités du plus haut niveau, mais surtout, ce fut une joie très forte d’emprunter le nouvel ouvrage dans le train inaugural : 20 minutes pour aller d’Erstfeld au nord à Biasca au sud, à 175 km/h. Le vrai exploit, c’est celui des hommes qui ont ainsi démontré une nouvelle fois combien une montagne -les Alpes en l’espèce- peut rapprocher et non séparer. Le fait n’est pas nouveau : il y eut les voies romaines puis les routes médiévales avec rien moins que 73 passages transalpins. Et voilà à présent ce tunnel qui s’inscrit dans la réalisation des NLFA (Nouvelles Lignes Ferroviaires à travers les Alpes) en complétant son homologue du Lötschberg, ouvert en 2007. Quelle merveilleuse illustration de l’amélioration des relations nord-sud et du désir de la Suisse et des Alpes d’être un trait-d’union en Europe : « Connecting Europe/Gottardo 2016 » belle expression d’une vocation qui se perpétue !

Aucune autre montagne au monde n’a fait couler autant d’encre, autant de salive que les Alpes. La géographie leur doit bien d’y occuper une place de choix. Terre de grandeur, terre de labeur, la montagne alpine a une prédisposition tout à fait naturelle à être un laboratoire vivant, un champ d’application rêvé pour l’organisation de l’espace dans des milieux qui apparaissent souvent rébarbatifs. Mais les hommes ont réussi et continuent de le faire. Tout en essayant de penser l’avenir de la meilleure manière qui soit.

La question n’est pas du tout d’envisager le futur de la montagne à la façon d’un horoscope : il est totalement vain de se lamenter à l’avance à propos de tel glacier dont on annonce la disparition pour 2037, un peu comme Météo-France annonce la pluie pour demain… Pas question d’imaginer qu’en l’an 2100 les vaches apprécieront l’herbe des prairies qui auront remplacé la Mer-de-Glace au pied de l’hôtel du Montenvers !

Le vrai problème, la seule préoccupation intéressante aux yeux du Géographe, c’est de perpétuer un équilibre dans l’occupation du sol par les hommes en relation avec le cadre physique, ce que nous appelons l’ « interface homme-nature ». C’est pourquoi nous avons proposé, voici maintenant dix ans, le concept de « double mise en valeur équilibrée » qui va très au delà de ce « développement » que l’on qualifie de « durable ». Notre propos ne repose pas sur des modèles, mais sur des constats de la réalité, c’est-à-dire des données et non des suppositions ou des imaginations qui confinent à l’utopie. Pour nous, il est essentiel que la montagne reste aux montagnards, qu’elle poursuive sa voie en écoutant la sagesse des hommes du « terrain » et non les prévisions de cabinets d’ingénierie du huitième arrondissement de Paris… Les Alpes, fortes de leur histoire, doivent rester la référence qu’elles ont acquise en se plaçant comme un foyer de civilisation au cœur de l’Europe.

Toutefois, l’œil du Géographe n’est pas exagérément focalisé sur notre chère montagne qui nous entoure et nourrit nos recherches. Il faut aller voir ce qui se passe ailleurs, comparer objectivement des paysages et des mises en valeur : les Rocheuses canadiennes sont imposantes, mais vides d’hommes ou presque ; les Pyrénées sont attractives mais demeurent une barrière, une authentique « sierra ». Ainsi, pour nous, les Alpes sont un peu inclassables, car elles servent de modèle. Et ont même prêté leur non à d’autres régions : n’y a-t-il pas des « Alpes mancelles » et des « Alpes néo-zélandaises » ?

Et au sein même de cette chaîne qui s’étire sur 1200 kilomètres entre le col de Cadibona en Ligurie et les berges du Danube à Vienne, n’observe-t-on pas des contrastes très forts ?

Pour nous, la Suisse est le plus représentatif des Etats alpins, car nous y percevons un savant dosage entre la tradition et le renouveau, une bonne prise de conscience de la cohabitation entre l’immuabilité et le dynamisme contemporain.

Face au dénominateur commun que nous désignons par « alpinité », nous constatons que les numérateurs sont nombreux et variés. Et que les attitudes des décideurs peuvent être diamétralement opposées d’une nation, voire d’une région à l’autre. A notre avis, il ne saurait être question d’une « muséification » de la montagne, d’une sorte de sacralisation également. Laissons à l’Olympe sa réputation de « séjour des Dieux ». Pareillement pour le Mont-Athos (l’ « hagion oros », montagne sacrée des Grecs) qui culmine sur l’une des trois péninsules de la Chalcidique, et laisse de la sorte dans l’ombre Kassandra et Sithonia.

C’est un peu au coup par coup que la montagne révèle sa quintessence et nous enseigne que l’éthique à son sujet procède d’une définition à géométrie très variable. L’œil du Géographe possède quelque part le compas du géomètre. Mais il dispose également de la perception humaine, humaniste et historique, des faits. Il perçoit l’esprit des lieux.

Il n’y a pas, à la montagne, que des sommets, aussi prestigieux soient-ils. Afin d’y parvenir, une longue marche d’approche est indispensable depuis le fond de la vallée, le long des versants. Dans ce monde de la verticalité où différentes zones de nature et d’aménagement par les hommes se superposent, la complémentarité est la règle. Ce qui veut dire que la montagne est un tout, de bas en haut. C’est ce qui conditionne sa spécificité et c’est cela qu’il appartient aux hommes de perpétuer en se fondant sur la « double mise en valeur équilibrée » qui laisse aux héritages la part qu’ils méritent et à l’adaptation aux nécessités de l’époque tout le développement dont elle a besoin.

Loin de nous l’intention de faire de l’ « alpinocentrisme », mais n’hésitons jamais à insister sur la référence que représente la montagne alpine. Il y a bien longtemps, Emmanuel De Martonne écrivait que « l’ombre des Alpes plane sur toute l’Europe centrale » . Aujourd’hui par son interposition au centre du Vieux-Continent, la chaîne alpine est comme incontournable. Plus que jamais -le Gotthard le montre- elle rapproche les hommes et devient un « espace central » après avoir fait figure d’un « hinterland de loisirs », que dire ?, une sorte d’arrière-cour pour les agglomérations qui ourlent sa périphérie.

Plus que tout autre massif montagneux sur Terre, les Alpes nous paraissent répondre à une éthique que, seul peut-être, le Géographe est à même de bien décrypter, car la science qu’il pratique, l’interrelation entre des espaces naturels et des sociétés humaines, lui permet d’avoir une vision globale rassemblant le passé et les perspectives d’un avenir que l’on souhaite raisonnable. Ainsi pour nous, les Alpes, voire la montagne en général, sont l’image non plus des « monts affreux », non plus des « monts sublimes », mais bien celle d’une Terre d’espérance.