Association des Réserves Naturelles des Aiguilles Rouges

Commentaire géomorphologique du vallon de Bérard depuis le refuge de la Pierre à Bérard

Introduction

Ce texte a fait l’objet d’un exposé présenté sur le site du refuge de la Pierre à Bérard (RN du vallon de Bérard, Haute-Savoie) le 23 juin 2012, devant les participants à l’excursion annuelle, organisée par Henri Rougier, pour la Commission Patrimoine géomorphologique du CNFG.

L’exposé, d’une quinzaine de minutes, a été entièrement préparé sur le terrain par Dominique SELLIER , Pierre-Yves MOUTIN , Andrés REES CATALAN, Thibault PILLOIX et Mathieu BASTIEN .

Le texte présenté ici a été rédigé par Dominique Sellier. Il intègre les compléments et remarques apportés au cours de l’exposé et de la discussion qui a suivi.

Préliminaire

L’exposé avait pour objectif de fournir un exemple d’action de vulgarisation géomorphologique ponctuelle à partir d’un lieu d’observation privilégié : l’amont du vallon de Bérard, au terme du trajet-aller de l’excursion, débuté le matin depuis le Buet (1 340 m). Sa forme demeure celle d’une synthèse établie in situ.

Son sujet ne porte que sur les reliefs observables depuis le site du refuge de la Pierre à Bérard.

Son plan, volontairement simplifié, a été conçu à l’intention d’un public de randonneurs, motivé par la découverte de paysages alpins après un parcours de cinq kilomètres et une dénivellation de 600 m, sans formation initiale en géomorphologie.

Son contenu pourrait servir de matériaux pour l’élaboration d’outils de vulgarisation géomorphologique (panneaux, livrets, dépliants,...).

Le vallon de Bérard.

Le vallon de Bérard, drainé par l’Eau de Bérard, se situe au Nord de la vallée de Chamonix, à l’Ouest du col des Montets et se rapporte ainsi au bassin de l’Eau Noire (Vallorcine), donc à celui du Rhône supérieur par le Valais.

Il s’étend sur une longueur de 6 km, suivant une direction sud ouest-nord est et se termine par un cirque de bout de vallée, échancré par le col de Bérard (2 469 m) à l’amont.

Il constitue un géomorphosite, c’est-à-dire un site d’intérêt géomorphologique, représentatif du relief du massif des Aiguilles Rouges.

Le refuge de la Pierre à Bérard, qui sert ici de station d’observation de ce géomorphosite, est établi à 1 924 m.

Il offre une vue complète sur le vallon de Bérard (fig. 1) et sur les sommets enneigés et englacés des Aiguilles Rouges vers l’amont (au sud-ouest, fig. 2).

Il fournit, par ailleurs, une vue étendue sur les montagnes du Valais à l’aval, au delà de la frontière suisse, située à 5 km de la confluence entre Eau de Bérard et Eau Noire.

Le panorama offert par le vallon de Bérard

Le panorama offert par le vallon de Bérard depuis le refuge illustre d’abord les effets de trois propriétés banales des reliefs montagnards : encaissement, étagement et exposition.

  • Les lignes de crête culminent autour de 3 000 m à l’amont (3 096 m à l’arête du Buet au nord-ouest, 2 965 m à l’aiguille du Belvédère au sud-ouest) et encore autour de 2 700 m vers l’aval (2 752 m à l’aiguille du Loriaz, au nord-est, 2 812 m à l’aiguille de Mesure, au sud-est).
    Le fond du vallon (talweg) s’élève d’environ 1 500 m (cascade de Bérard) à 1 900 m (abords du refuge de Bérard).
    L’élévation des versants est par conséquent de l’ordre de 1 000 à 1 200 m.
  • La végétation présente successivement :
    • un étage forestier à résineux (étage montagnard), principalement des épicéas et mélèzes, associés à des sorbiers et des bouleaux,
    • un étage intermédiaire (écotone) entre la forêt et une lande à rhododendrons (étage subalpin), développé sur sol tourbeux, correspondant à la limite de l’arbre et passant près du refuge entre 1700 et 1 900 m.
    • un étage à pelouse alpine (étage alpin),
    • un étage nival, assorti de glaciers (étage nival ou glacio-nival), au-dessus de 2 500 m.
  • L’exposition des versants s’exprime par l’opposition classique entre adret (versant ensoleillé, à regard sud) et ubac (versant ombragé, à regard nord), à travers plusieurs marqueurs dans le paysage : un étage forestier plus élevé à l’adret, des névés étendus jusqu’à la base de l’ubac mais limités au sommet de l’adret, des glaciers résiduels situés au sommet de l’ubac au-dessus de 2 200-2 500 m, des torrents fonctionnels cantonnés par conséquent à l’ubac en été.

Les formes représentées dans le relief tiennent à des processus d’érosion hérités (de climats du passé) ou actifs (déterminés par le climat actuel).

Ces processus sont principalement liés aux actions des glaciers (glaciaires), du gel (périglaciaires), de la neige (nivaux) et à l’écoulement (torrentiels) dans des proportions variées.

  • Les glaciers de vallée ont occupé le vallon pendant les périodes froides du Quaternaire.
    Ils expliquent sa forme générale en U, ainsi que les roches moutonnées (rochers arrondis par l’écoulement de la glace) élaborées dans la partie inférieure de ses versants (fig. 4).
    Les glaciers de cirque expliquent l’élargissement du vallon à l’amont pendant les mêmes périodes froides.
    Ils n’occupent plus qu’une série de petits cirques à l’amont de l’ubac, où l’altitude et l’exposition ralentissent leur régression (fig. 2).
    La fusion progressive des glaciers alpins, depuis une dizaine de milliers d’années, a entrainé le colmatage du fond du vallon par des moraines assorties de blocs rocheux de grandes dimensions, éparpillés à la base des versants (blocs erratiques).
  • Le gel des roches (et la décompression des parois causée par la fonte des glaciers) a pris ensuite le relais.
    Il s’est exercé et continue de s’exercer à partir des parois et des versants libérés par les glaces, dont la fragmentation explique l’aspect déchiqueté des crêtes sommitales (gélifraction) et la formation corrélative de talus et de cônes d’éboulis à la base (éboulisation).
  • L’action de la neige se marque principalement par des avalanches qui raclent les versants et qui détruisent les arbres sur leur passage.
    Les précipitations et le ruissellement des eaux de fusion du manteau neigeux hivernal, des névés (plaques de neige persistant l’été) et des glaciers actuels, à l’amont, entraînent une érosion torrentielle qui remanie les dépôts de bas de versant, sous forme de cônes de déjection.
    La concentration des eaux en fond de vallon entraîne l’étalement des sédiments et la divagation du lit des ruisseaux (réseau en tresses) (fig. 5).

Conclusion.

En conclusion, le vallon de Bérard offre une représentation caractéristique des reliefs alpins situés dans la tranche d’altitude 1 500-3 000 m.

Les héritages glaciaires demeurent prépondérants, même si les glaciers actuels ne subsistent plus qu’en amont, aux altitudes en cause.
Ils déterminent encore l’essentiel du relief, la forme générale du vallon et d’une partie des versants qui représentent en l’occurrence des reliefs d’abandon.
Les effets du gel sont remarquables dans le paysage, à cause de l’étendue des pentes d’éboulis, mais ses actions actuelles concernent surtout les crêtes sommitales et les sections rocheuses des versants.
L’écoulement des eaux, de toutes origines et sous toutes ses formes, constitue par conséquent l’agent d’érosion principal dans l’environnement climatique actuel du vallon de Bérard.

La dissymétrie des versants du vallon, annoncée au début, s’exprime naturellement à travers les héritages, les processus actuels et finalement les reliefs.
Ainsi, les héritages glaciaires sont mieux conservés à l’adret, parce que les processus périglaciaires et torrentiels y sont moins efficaces, mais les processus glaciaires et périglaciaires sont réciproquement plus fonctionnels à l’ubac.

Le relief ne provient cependant pas que des agents d’érosion passés et actuels. Il tient également à la structure, c’est-à-dire à la nature des roches et à leurs déformations.
Ici les roches sont massives, donc sans strates, comme le montrent les affleurements rocheux sur les versants et les parois.
Il s’agit de roches de type granitique, naturellement foncées, riches en minéraux ferrugineux (comme les micas), dont l’oxydation par l’air et par l’eau explique la couleur des Aiguilles rouges (fig. 3.
Il s’agit en même temps de roches dures et cassantes parcourues par des fractures (lignes de failles), dont certaines bien visibles sur les parois déterminent de grands plans verticaux, recherchées par les alpinistes et dont l’ensemble détermine le tracé général sud ouest-nord est du vallon de Bérard.

Un dernier point : Bérard, dont le vallon, le cours d’eau, une cascade, une aiguille, un glacier, un col, une « pierre » et le refuge portent le nom, signifie, localement, berger.